Jack London, la fureur de vivre

Viril et subtil, raffiné et sauvage, London est un paradoxe. Une comète qui a fendu le monde littéraire du début du XXème siècle, laissant sur son passage quelques poussières d’étoiles. Il lègue une oeuvre si viv(ifi)ante, une oeuvre si épidermique qu’elle se ressent avant de se comprendre.

Aussi à l’aise dans les grands espaces (L’Appel de la Forêt, Croc-blanc, Une odyssée du Grand Nord) que dans ceux confinés d’une chambre de trois sous (Martin Eden) ou d’une cellule en milieu carcéral (Le Vagabond des étoiles), London est l’homme des contrastes. L’écrivain des hautes températures, du chaud et du froid. Ou plutôt du chaud cerné par le froid. Le feu qui consume ses personnages aussi sinistres soient-ils (Le Mexicain) tranche souvent avec la froide atmosphère qui étouffe ses livres. Parce que le monde de London est féroce, la bestialité transpire dans son oeuvre. Miroir tragique d’une civilisation américaine bâtie dans la violence et le sang.

Oscillant entre sagacité, vie fauve et libéralisme Jack London serait un parfait représentant de l’« esprit américain » s’il n’était socialiste. Tour à tour marin, chercheur d’or, correspondant de guerre, homme politique, ouvrier, écrivain à succès, vigile, livreur de glace… London connait trop les petits boulots qui ne payent rien pour s’amollir dans une vie bourgeoise et glacée. Aussi prend-il la plume comme il prend la mer, avec la vigueur de ses mains, pour défendre ceux qui ne sont rien. L’« écrivain du prolétariat» comme il se définira lui-même, ne cesse de dénoncer l’asymétrie des conditions humaines.

« Joe et lui [Martin Eden] firent le blanchissage de deux cents chemises blanches. […] C’était un labeur épuisant, mené heure après heure dans une cadence infernale. Dehors, sur les vastes galeries de l’hôtel, des hommes et des femmes vêtus légèrement de blanc sirotaient des boissons glacées pour se maintenir dans un état de fraîcheur satisfaisante. Mais à l’intérieur de la blanchisserie, l’air était étouffant. […] Martin ruisselait de sueur. Il buvait d’énormes quantités d’eau, mais la chaleur était telle, et si grands les efforts qu’il faisait, que cette eau lui sortait rapidement par tous les pores de la peau. En mer, […] le patron du bateau était seigneur et maître du temps de Martin; mais ici, le patron de l’hôtel était seigneur et maître de ses pensées également. »

Martin Eden, chapitre XVII, Jack London.

À 20 ans, il intègre le Socialist Labor Party of America et se portera par deux fois candidat à la mairie d’Oakland (Californie) en 1901 et 1905. Il s’investit auprès des étudiants afin de promouvoir ses idées progressistes. Il écrit un chapelet de nouvelles pour dénoncer des injustices (L’Apostat, sur le travail infantile ; Le Peuple de l’abîme, rédigé après 6 mois passé en immersion dans les bas-fonds de Londres ; Le Vagabond des Etoiles, pour mettre en lumière l’ignominie des conditions carcérales), dynamiter des régimes (Le Mexicain, un vagabond qui boxe pour financer la révolution contre la dictature de Diaz ; Le Talon de fer, dystopie autour d’une révolution sanglante menée contre le capitalisme), ouvrir de nouvelles voies. Pourtant, au crépuscule de sa vie, à 40 ans seulement, il claque la porte du Parti socialiste « qui ne possède ni flamme, ni pugnacité, et n’accorde guère d’importance à la lutte des classes. ». Nul doute que ce gracieux fêlé – porté sur la boisson, la drogue, la maladie et la dépression – ne pouvait se résoudre à la compromission. Aussi écrit-il des scenarii jubilatoires et loufoques où il renverse la table en imaginant un monde où les prolétaires l’emportent sur des bourgeoisies locales dépendantes de leurs subordonnés (Le Rêve de Debs).

Mais réduire Jack London à ses engagements serait faire fi de la cadence, du rythme, de la poésie argileuse du colosse. La vitalité de sa plume, l’effervescence de son esprit jaillit avec force dans une cavalcade effrénée de mots, de phrases et d’images. Avec Martin Eden, roman fleuve où l’on suit la progression cahoteuse de son héros éponyme dans sa quête d’écrire, London signe un roman mythique sur l’ambition, l’individualisme et l’impérieuse volonté. Mais à l’instant où Martin atteint son objectif, il cesse de luire et s’éteint. Et c’est sans doute là que se situe la clé de l’oeuvre, London ne fait pas l’apologie de l’individualisme, il le récuse farouchement. Cette gloire arrachée de haute lutte par son héros est une victoire à la Pyrrhus qui le conduit inévitablement au suicide.

Certes, Martin Eden n’est pas son dernier roman mais il pourrait être la longue épitaphe d’une vie d’aventures – intellectuelles et physiques -, de sueur et de liberté.

Nos conseils de lecture pour cet été :

  • Martin Eden
  • Le Vagabond des étoiles
  • L’Appel de la forêt
  • Tous les romans et nouvelles publiés aux éditions Libertalia

Bon(s) voyage(s) !


Article écrit par Alexandre Molitor
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